Ruth la Moabite
Introduction
Après le livre des Juges, nous découvrons aujourd’hui le livre de Ruth, qui porte le nom d’un des personnages principaux de l’histoire (pas forcément le personnage principal). Mais nous restons au temps des Juges, cette période de décadence spirituelle pour Israël, et de rébellion contre le Seigneur, alors que « Chacun fait ce qui lui plaît » (Jg 21,25).
A première vue, ce livre est une belle histoire d’amour. Il est en fait beaucoup plus que cela, au niveau théologique, historique, et presque politique, puisque :
- Nous allons voir au fil de cette histoire, que même dans le contexte sombre du temps des Juges, la grâce de Dieu peut surabonder. « Là où le péché s’est multiplié, la grâce a surabondé » (Rm 5, 20).
- Le dernier verset : « Jobed engendra Jessé, et Jessé engendra David » (Rt 4,22) nous enseigne quede la descendance deRuth naîtra le roi David, et ce n’est pas pour rien puisque nous nous souvenons que le livre des Juges indiquait à 4 reprises : « En ces jours-là, il n’y avait pas de roi en Israël. Chacun faisait ce qui lui plaisait » (Jg 21,25).
Dieu voulait donner à son peuple un roi selon son cœur. Ce roi sera David, qui descendra de cette femme vertueuse, Ruth. Nous devons garder cela à l’esprit en étudiant ce livre, en n’oubliant pas que David oriente nos regards vers la venue d’un roi définitif : Jésus-Christ, le messie fils de David.
La généalogie de David que nous trouvons à la fin du livre de Ruth est essentiellement la même que celle que l’on trouve en saint Matthieu. La seule différence étant que, dans l’ascendance de Jésus, Matthieu inclut les noms de deux femmes païennes, Rahab et Ruth, rejoignant ainsi un des objectifs du livre de Ruth : montrer la réalité de l’inclusion des païens dans le royaume de Dieu.
« Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob, Jacob engendra Juda et ses frères, Juda, de son union avec Thamar, engendra Pharès et Zara, Pharès engendra Esrom, Esrom engendra Aram, Aram engendra Aminadab, Aminadab engendra Naassone, Naassone engendra Salmone, Salmone, de son union avec Rahab, engendra Booz, Booz, de son union avec Ruth, engendra Jobed, Jobed engendra Jessé, Jessé engendra le roi David » (Mt 1,1-6).
4 femmes au moins dont on peut questionner la valeur morale :
- Thamar, qui a commis l’inceste avec son beau-père (Gn 38.3)
- Rahab, qui était une prostituée païenne, la mère de Booz
- Ruth, une femme étrangère, issue d’un peuple idolâtre
Et un peu plus loin, Bethsabé, adultère avec David
- Généralités sur le Livre de Ruth
- Un petit livre, il n’occupe que quelques pages dans la Bible : quatre chapitres et 85 versets. Il peut être lu en 30 minutes. Il a justement été prévu, pour les destinataires originaux, afin d’être lu dans son intégralité, d’un seul trait, lors de certaines fêtes.
Il fait partie des 2 seuls Livres de la Bible qui portent le nom d’une femme, avec celui d’Esther. Avec une différence toutefois : Esther est une juive, qui va épouser un païen. Ruth est une païenne, qui va épouser un juif.
- Place dans la bible :
Intéressant, comme pour le livre des Juges de comprendre le classement des livres dans la Bible ;
- Dans la Bible hébraïque, Ruth est placé après la Loi et les Prophètes, dans la partie des Écrits. Il suit ainsi le livre des Proverbes qui nous présente au chapitre 31, la femme vertueuse (eshet chayil). Dans le dernier chapitre, l’auteur demande si quelqu’un peut trouver une « femme vertueuse » (Prov 31,10). Le livre de Ruth répond donc à la question des Proverbes en nous proposant un exemple historique : c’est Ruth qui incarne cette femme vertueuse. Ce rapprochement intertextuel fonctionne un peu comme les notes de bas de page qui n’existaient pas à l’époque.
La TOB a adopté cette classification.
- La Bible de Jérusalem et la traduction liturgique suivent la classification des versions grecque (Septante) et latine (Vulgate) et placent le livre de Ruth entre les Juges et le 1er livre de Samuel, c’est-à-dire dans les livres historiques. L’introduction situant bien l’histoire de Ruth : « À L’EPOQUE où gouvernaient les Juges… » (Rt 1,1).
Les histoires décrites dans les deux livres de Samuel suivent en effet l’histoire décrite dans le livre de Ruth qui fonctionne en quelque sorte comme une introduction à Samuel.
- L’époque de rédaction :
On ne dispose pas de précisions sur l’auteur du livre de Ruth. Mais c’est quelqu’un qui a une bonne connaissance de la Bible (Juges, Genèse, en particulier).
La révélation de la généalogie de David, aux tout derniers versets implique que le rédacteur du livre a connu l’époque du roi David. Peut-être a-t-il été écrit du temps de David ou juste après. Ce qui expliquerait pourquoi ce roi peut apparaître dans 1 Samuel soudainement, sans généalogie (1S16,11-13). Alors qu’une généalogie est consacrée à Saül, le premier roi, lorsqu’il apparaît (1S 9,1-2).
- Genre littéraire :
Il paraît que dans la langue d’origine, ce livre est une merveille dans le choix des mots, les répétitions magnifiques. L’auteur, nous conduit vers un but précis : les qualités des ancêtres de David.
Autre particularité : avec l’histoire de Joseph et le livre d’Esther, le livre de Ruth se distingue par une option narrative particulière pour un livre biblique, c’est que la personne de Dieu se trouve comme retiré dans les coulisses de l’action. Il est celui qu’évoquent, ou qu’invoquent, les hommes ; mais il n’intervient pas – en tant que sujet d’initiative – dans l’histoire. Entrons maintenant dans l’histoire :
- Une famine
- Le manque de pluies
« À l’époque où gouvernaient les Juges, il y eut une famine dans le pays » (Rt 1,1). La mention de cette famine au tout premier verset, n’est pas une anecdote.
Les famines sont le plus souvent la conséquence de sécheresses prolongées dues au manque de pluies. Mais en Israël, alors que Dieu s’est engagé à envoyer les pluies en leurs saisons si le peuple reste fidèle (cf. Lévitique 26, 3-13 et Dt 28), cette famine est le signe que quelque chose de profond ne va plus entre Israël et son Dieu. Voilà ce que nous apprenions déjà dans le livre des Juges.
Cela apparaît d’autant plus fort qu’on nous parle d’un homme de Bethléem un nom qui signifie « maison du pain » ! C’est une ironie incroyable : la maison du pain… dans un lieu qui sous-entend l’abondance, même là il n’y a plus rien, c’est la famine. C’est signe que rien ne va plus.
- La famine : un appel à la conversion
Cette famine, aurait dû inviter notre homme à la conversion, bien au contraire, il manque de foi oubliant que Dieu veille sur son peuple aussi bien dans un jour de famine que dans un jour d’abondance. Mais non, même un homme de la tribu de David, le clan le plus sérieux, le plus obéissant et fidèle d’Israël, va déserter la terre donnée par Dieu et en plus pour aller à Moab le pire des pays.
A l’époque de rédaction tout le monde savait que David était né à Bethléem. Donc à ce moment donné de notre histoire, nous comprenons que tout espoir semble perdu. Et c’est bien ce que le rédacteur du livre veut nous amener à penser. Finies les prophéties messianiques. C’est comme si on disait David, ce roi selon le cœur de Dieu, a failli ne jamais arriver.
Nous avions déjà rencontré dans le livre de la Genèse, deux situations de famine qui avaient mal tourné par manque de foi envers Dieu :
- Gn 12 La famine pesait sur le pays de Canaan où séjournait Abraham. Et sans attendre les instructions du Seigneur, le patriarche était descendu en Egypte, où il avait renié sa femme. Or sa ruse avait été découverte : Dieu avait frappé Pharaon et sa maison à cause de Sara ; alors qu’Abraham devait être bénédiction pour les autres, comme Dieu le lui demandait.
- Gn 26 : Dans une situation identique, Dieu avait retenu Isaac de descendre en Egypte ! Il lui avait promis qu’en restant dans les limites du pays, il serait béni. Mais le patriarche s’était établi en zone occupée par les Philistins. Alors au même endroit que son père, il commet les mêmes erreurs et renie aussi sa femme, en affirmant : « c’est ma sœur ».
Dans ces deux cas, les patriarches avaient fait la même erreur, et ils étaient partis et avaient menti en disant que leur femme était leur sœur, de peur qu’on la leur prenne. Le destinataire du livre de Ruth se souvient de cela, de la connotation négative de la famine.
Elimelek ne fait pas mieux, en dépit de son nom : « Dieu est mon roi », il part, s’éloignant ainsi de Dieu.
- Le départ d’Elimelek
« Un homme de Bethléem de Juda émigra avec sa femme et ses deux fils pour s’établir dans la région appelée Champs-de-Moab. L’homme se nommait Élimélek (c’est-à-dire : Mon-Dieu-est-roi), sa femme : Naomi (c’est-à-dire : Ma-gracieuse) et ses deux fils : Mahlone (c’est-à-dire : Maladie) et Kilyone (c’est-à-dire : Épuisement). C’était des Éphratéens de Bethléem de Juda. Ils arrivèrent aux Champs-de-Moab et y demeurèrent une dizaine d’années » (Rt 1,1-2).
Les deux fils sont Mahlone (c’est-à-dire : Maladie) et Kilyone (c’est-à-dire : Épuisement) ». Quel programme lorsque l’on sait que le nom, dans la bible correspond à la mission, aux qualités ou au destin de celui qui le porte. Mais heureusement, sa femme s’appelle Naomi (c’est-à-dire : Ma-gracieuse). Et c’est grâce à elle, alors que tout semblera perdu, que le plan de Dieu va s’accomplir.
- En Moab (1,1-18)
- Les champs-de-Moab
Le pays de Moab n’avait pas bonne presse en Israël. On savait que ce peuple était issu d’une union incestueuse entre Lot et une de ses filles. (Gn19,37). En plus, au moment de l’Exode, son roi Balaq avait sollicité le prophète Balaam pour maudire Israël tant ce dernier l’effrayait.
Et pour couronner le tout, les gens de Moab adoraient un dieu du nom de Kemosh dont une partie du culte consistait à offrir des enfants en sacrifice (2 Rois 3,26-27). À cause de tout cela, Dieu avait commandé à Israël d’exclure de son assemblée le Moabite jusqu’à la 10e génération. (Dt 23,4-7) Les Moabites étaient donc considérés comme ennemis du peuple de Dieu.
Au départ, Elimélek était parti pour séjourner (v. 1) à Moab, mais il va finalement y demeurer (v. 2). Son espoir, la famine passée, de revenir à Bethléem ne se réalisera pas et les survivants de sa famille vont habiter (v. 4) encore dix ans loin de Juda ! L’éloignement de Dieu va avoir pour cette famille de tristes conséquences :
- Conséquences désastreuses
Élimélek, le mari de Naomi, mourut, et Naomi resta seule avec ses deux fils. Ceux-ci épousèrent deux Moabites ; l’une s’appelait Orpa (c’est-à-dire : Volte-face) et l’autre, Ruth (c’est-à-dire : Compagne). Ils demeurèrent là une dizaine d’années. Mahlone et Kilyone moururent à leur tour, et Noémi resta privée de ses deux fils et de son mari. Alors, avec ses belles-filles, elle se prépara à quitter les Champs-de-Moab et à retourner chez elle, car elle avait appris que le Seigneur avait visité son peuple et lui donnait du pain » (Rt 1,3-6).
- Elimélek meurt le premier (v. 3). La mort du mari pose un problème à Naomi, car à cette époque une veuve dépend de sa famille pour survivre. Heureusement, elle a deux fils sur lesquels s’appuyer.
- Ses deux fils se marient avec des filles étrangères (v. 4), ce qui allait à l’encontre de ce que Dieu demandait à son peuple.
- Puis ce sont les deux jeunes mariés qui meurent (v. 5) et les trois femmes se retrouvent seules, sans ressources, sans avoir de descendance dans un pays étranger. La situation ne peut être pire. En se mariant, les filles avaient accepté la tutelle de leur mari et avaient perdu celle de leur père. Leur conjoint décédé, elles n’avaient plus de sécurité.
- La situation des veuves à l’époque
En Israël, il était très important qu’aucun nom de famille ne disparaisse. Car Israël, peuple élu de Dieu, allait donner naissance au Messie promis. Quel malheur, lorsque celui-ci apparaîtrait si le nom d’un Israélite ne se trouvait plus dans les archives ! Celui-ci ressemblerait à un païen, mort sans laisser aucun souvenir ni trace.
Il existait donc une loi, la loi du Lévirat, (lévirat vient du latin « levir », qui signifie « frère du mari ») selon laquelle, si la veuve n’avait pas d’enfant mâle, elle devait épouser son beau-frère, afin de perpétuer la descendance, d’assurer la stabilité du bien patrimonial et si l’homme qui était mort sans descendance n’avait pas de frère, le droit ou le devoir d’épouser se transmettait à un parent plus éloigné. Le premier enfant d’un mariage léviratique était reconnu comme le fils du défunt et sa postérité était ainsi préservée et cela évitait que le nom ne s’efface du milieu du peuple. ( Dt 25,5).
La loi du Lévirat ne pouvait s’appliquer ni à Naomi ni à ses belles filles puisque ses deux fils étaient décédés et c’était donc une vie de pauvreté sans existence sociale qui les attendait.
- Retournement de situation
- Dieu a visité son peuple
Mais voilà que providentiellement, Naomi apprend qu’au bout de toutes ces années, Dieu a donné du pain à son peuple. « Providentiellement » car à l’époque il n’y avait ni radio, ni téléphone. Alors Naomi décide de retourner à Bethléem avec ses belles-filles.
« Alors, avec ses belles-filles, elle se prépara à quitter les Champs-de-Moab et à retourner chez elle, car elle avait appris que le Seigneur avait visité son peuple et lui donnait du pain. Elle partit donc de l’endroit où elle habitait, accompagnée de ses deux belles-filles. Et elles prirent le chemin du retour vers le pays de Juda » (Rt 1,6-7).
Ce verbe « retourner » apparaît douze fois dans les versets suivants. Bien que ce mot soit couramment utilisé pour désigner une personne qui change de cap et retourne physiquement à un endroit, il a également une signification spirituelle dans l’Ancien Testament. Il est utilisé pour parler d’une personne qui se repent et se tourne vers Dieu (Os 3,5). Sa répétition nous fait comprendre que Naomi ne se contente pas de retourner en Juda physiquement, mais ce faisant, elle revient aussi à Dieu.
Naomi est donc en route avec ses belles-filles, mais par trois fois, elle leur demande de retourner chez leur mère, et de ne pas quitter leur famille, leur pays, leurs dieux pour refaire leur vie, car elle-même ne peut rien leur apporter. De plus il n’y aura pas de bon mariage possible pour elles, moabites, en Juda où elle retourne. Ce qu’accepte Orpa.
- La fidélité de Ruth envers sa belle-mère
Mais Ruth s’attache à sa belle-mère. A-t-elle abandonné le dieu de Moab, en entendant parler du Dieu de sa belle-famille. S’est-elle convertie ? Sa réponse à Naomi le suggère : « Ne me force pas à t’abandonner et à m’éloigner de toi, car où tu iras, j’irai ; où tu t’arrêteras, je m’arrêterai ; ton peuple sera mon peuple, et ton Dieu sera mon Dieu. Où tu mourras, je mourrai ; et là je serai enterrée. (Rt 1,16-17)
Faire ce choix, c’était pour la jeune veuve :
- Renoncer à la possibilité de se remarier et d’avoir des enfants. Elle savait que c’était presque impossible qu’une Moabite se marie avec un Hébreu.
- Renoncer à une sécurité financière et un statut social, qui à cette époque reposait uniquement sur le mari. Vous pouvez imaginer qu’être veuve et Moabite n’était pas une situation facile en Israël.
- Renoncer enfin à son bien-être pour prendre soin de sa belle-mère.
Elles firent donc ensemble le voyage jusqu’à Bethléhem, ce qui représentait approximativement 65 à 80 kilomètres sur un terrain rude, fait de collines.
- Le retour à Bethléem
Lorsque les femmes arrivent à Bethléem, toute la ville est « émue ». Les commérages allaient certainement bon train, et les femmes de la ville demandent : « Est-ce Naomi ? » Naomi dit alors aux femmes de ne pas l’appeler ainsi, mais de la nommer Mara, ce qui signifie « amère ».
Dieu a effectivement rempli Naomi d’amertume, elle le pense vraiment puisqu’au verset 21, elle fait cette confession : « J’étais partie comblée, mais le Seigneur me ramène les mains vides. Pourquoi m’appeler encore Naomi ? Le Seigneur m’a humiliée, le Puissant m’a fait du mal ! »
Mais la Providence fait aussi que les ces deux veuves démunies, arrivent à Bethléem au meilleur moment possible dans l’année : la moisson d’orge. Il existait une loi que l’on trouve en Dt 24,19 qui établissait pour les plus pauvres le droit de glaner : « Lorsque tu feras ta moisson, si tu oublies une gerbe dans ton champ, tu ne retourneras pas la chercher. Laisse-la pour l’immigré, l’orphelin et la veuve, afin que le Seigneur ton Dieu te bénisse dans tous tes travaux. »
En allant glaner, elles allaient pouvoir manger. Et de fait, le commencement de la moisson des orges va être pour Naomi et Ruth, le début d’une nouvelle période marquée par d’abondantes bénédictions. Le sens du récit est que Dieu veille sur son peuple et qu’il fait tout concourir pour le bien de celui-ci. L’essentiel est la souveraineté de Dieu.
- la rencontre avec Booz (chap 2)
« Naomi avait un parent du côté de son mari Élimélek ; c’était un riche propriétaire du même clan ; il s’appelait Booz (c’est-à-dire : en-lui-la force). Ruth la Moabite dit à Naomi : « Laisse-moi aller glaner dans les champs, derrière celui aux yeux de qui je trouverai grâce. » Elle lui répondit : « Va, ma fille. » Ruth partit donc glaner dans les champs derrière les moissonneurs. Elle se trouva par bonheur dans la parcelle d’un champ appartenant à Booz, du clan d’Élimélek » (Rt 2,1-3).
Nous apprenons qu’Elimélek avait dans sa famille un riche propriétaire et pourtant Naomi n’en dit rien à Ruth qui part glaner là où elle trouvera grâce.
Repérons ce mot « grâce » qui va apparaître fréquemment, en hébreu c’est le mot « hesed » qui signifie « grâce miséricordieuse ».
C’est donc la Providence qui guide Ruth dans le champ de Booz (2,3). Les signes de bénédiction divine se multiplient de la même manière que les signes de malheur s’étaient ajoutés les uns aux autres dans le passé.
Depuis que Naomi est rentrée au pays accompagnée de Ruth, s’abandonnant à la direction divine, acceptant d’un cœur paisible leur extrême dépouillement, se soutenant l’une l’autre, la tendance s’est inversée. Dieu est bien le Dieu des veuves et des orphelins, il veille sur son peuple et fait tout concourir pour le bien de celui-ci.
La chance de Ruth est qu’elle se met à glaner providentiellement sur la parcelle appartenant à Booz. Ce nom de Booz est celui qui avait été donné à l’une des deux colonnes du Temple de Salomon. Sous-entendu c’était un homme solide, un pilier. Et de surcroit, il était riche.
Glaner pouvait être dangereux, surtout pour une femme étrangère. Les femmes étaient souvent mal traitées et les païennes encore plus. Au mieux elle pouvait se faire jeter, au pire violer ou tuer. Mais Ruth part glaner et elle se met à marcher derrière les moissonneurs et à ramasser les grains tombés sur le sol.
Booz a une particularité, sa maman est la prostituée Rahab (Jéricho) du livre de Josué (Jos 2,1). L’histoire de Ruth est donc bien être placée historiquement au début de la période des Juges, à l’époque de Gédéon, car il est alors question d’une famine (Jg 6,11)
Booz entre en scène : On nous précise qu’il saluait ses moissonneurs en disant : « Le Seigneur soit avec vous ! » Et ceux-ci lui répondaient : « Que le Seigneur te bénisse ! » Et comme par hasard, il remarque immédiatement la jeune veuve, admire son ardeur au travail et s’étant informé de son identité, demande à ses serviteurs de laisser échapper des épis pour qu’elle puisse avoir une bonne récolte. Il lui donne de l’eau et l’autorise même à prendre le repas avec ses serviteurs. Plutôt incroyable !
Le soir, lorsque Naomi voit la quantité de grains rapportés (un épha) soit environ 20 kgs) et qu’elle apprend que le champ où a glané Ruth appartient à Booz et sa bienveillance envers sa belle-fille, elle comprend que c’est Dieu qui a permis tout cela et elle croit deviner son plan providentiel.
En tant que proche parent d’Elimelek, Booz avait le droit de la prendre comme épouse. « Cet homme est l’un de nos proches parents, l’un de ceux qui ont sur nous droit de rachat. » (Rt 2,20)
Les bénédictions continuent car cet homme a droit de rachat sur elle. Dans le même esprit que celui du Lévirat, une autre loi existait en Israël, celle du rachat de la terre. La loi du rachat comprenait plusieurs facettes.
- Rachat d’une propriété qui risquait de sortir du clan
- Racheter des individus qui s’étaient vendus comme esclave en raison de leurs dettes, c’est ce qui attendait Naomi (Lv 25,47).
- Le plan de Naomi
Naomi a une stratégie, sa motivation c’est le bien-être de Ruth. Elle pense à son champ pourrait-elle le vendre ? peut-être Booz pourrait-il se marier avec Ruth ?
« Va te baigner, te parfumer et mettre ton manteau. Tu descendras sur l’aire. Ne te fais pas reconnaître de l’homme avant qu’il ait fini de manger et de boire. Quand il sera couché, tu sauras où il se couche. Alors, va, découvre-lui les pieds, et là, tu te coucheras. Lui t’indiquera ce que tu devras faire. » Et Ruth lui répondit : « Tout ce que tu me dis, je le ferai. » (Rt 3,3-5)
En se couchant aux pieds de Booz, Ruth témoigne de sa condition de servante. C’est d’ailleurs de cette façon qu’elle s’identifie lorsque Booz lui demande qui elle est, elle répond : « C’est moi, Ruth ta servante » (3, 9).
Le contact avec les pieds était aussi un signe de l’amour et prépare ici la demande en mariage : « Étends sur ta servante le pan de ton manteau, car c’est toi qui as droit de rachat » (3, 9).
Ces conseils font référence à une coutume ancienne. Le contact avec les pieds était un signe de la condition de serviteur. Il suffit de nous rappeler le geste du lavement des pieds que Jésus accomplit durant la dernière cène et qui heurte tant l’apôtre Pierre. Jésus en fait le signe du don de sa vie par amour.
Cela signifiait qu’elle désirait qu’il l’épouse. Booz est ému par cette jeune femme qui est là, auprès de lui, dans une attitude religieuse, par cette forme de présence douce et humble. D’autant plus humble qu’il y a une grande différence d’âge ente eux deux.
Au lieu de blâmer la démarche de Ruth, Booz y voit l’accomplissement d’un devoir par lequel elle achève de témoigner son amour à Naomi et à sa famille. Il bénit le Seigneur et s’engage à faire les démarches pour pouvoir l’épouser. En cela Booz serait un véritable sauveur.
Mais il y a un problème de taille, nous apprenons au verset 12 qu’il existe un plus proche parent qui a droit de rachat en priorité.
En présentant les deux responsabilités en même temps, Booz s’assure du meilleur pour Naomi et pour Ruth. Le texte le dit clairement, cet homme n’était intéressé que par le terrain, mais pas par les responsabilités familiales.
L’affaire est conclue, celui qui avait droit de rachat dit alors à Booz : « À toi de te porter acquéreur ! » Et il enleva sa sandale.
À cette époque, une sandale était donnée pour marquer la conclusion d’un marché. Le vendeur enlevait une de ses sandales et la donnait à l’acheteur pour montrer que l’objet ne lui appartenait plus.
Booz prit donc Ruth comme épouse, ils se marièrent, on pourrait presque dire : « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». De fait, à la conclusion du mariage, les témoins disent : « Que le Seigneur rende Ruth qui entre dans ta maison comme Rachel et comme Léa qui ont bâti, elles deux, la maison d’Israël. » (Rt 4,11)
C’est ce qui arriva : celle qui était étrangère va contribuer au futur du peuple élu. En effet, elle aura comme fils, Oved, comme petit fils, Jessé, et comme arrière-petit-fils, le roi David. À la naissance de son enfant, les gens de Bethléem proclament une bénédiction pour Naomi, sa grand-mère, qui grâce à cet enfant ne disparaîtra pas sans descendance. Ainsi Ruth a permis de redonner vie à cette famille et plus largement au peuple d’Israël.
3 Ruth, femme vertueuse
Nous vous avons dit que dans nos bibles, le livre de Ruth avait été placé après le livre des Juges. Pourtant la bible hébraïque a fait un autre choix en raison d’une particularité du vocabulaire utilisé pour parler de Ruth.
En effet, au chapitre 3,11 nous lisons dans la traduction de la bible liturgique : « tout le monde ici sait que tu es une femme parfaite. » D’autres traductions parlent de « femme vertueuse ». J’avoue que je préfère dire « vertueuse » car seul Dieu est parfait.
Or le mot hébreu utilisé en Ruth 3,11 « eshet chayil » se retrouve dans la bible : en Proverbes 31,10-12
« Une femme vertueuse, qui la trouvera ? Elle est précieuse plus que les perles ! Son mari peut lui faire confiance : il ne manquera pas de ressources. Elle fait son bonheur, et non pas sa ruine, tous les jours de sa vie. Elle sait choisir la laine et le lin, et ses mains travaillent volontiers. Elle est debout quand il fait encore nuit pour préparer les repas de sa maison et donner ses ordres aux servantes. Elle rayonne de force et retrousse ses manches ! Elle s’assure de la bonne marche des affaires, sa lampe ne s’éteint pas de la nuit. Elle tend la main vers la quenouille, ses doigts dirigent le fuseau. »
Nous voyons en Ruth un exemple de cette femme vertueuse de Proverbes 31. Ce rapprochement intertextuel est d’autant plus fort en hébreu que les deux livres sont placés côte à côte dans la Bible hébraïque (ordre repris dans la TOB).
Qui plus est, le dernier verset, de ce chapitre de Proverbes 31,31 nous dit : « et qu’aux portes de la ville, ses œuvres disent sa louange ». « Aux portes de la ville ! ». N’est-ce pas le lieu où Booz a déclaré épouser Ruth ? Un lien de plus entre ces deux textes, entre ces deux femmes ?
Alors en quoi Ruth, cette femme d’origine païenne est-elle un modèle ?
Elle travaille pour le bien de sa famille
Ruth se porte volontaire pour aller glaner dans un champ afin de nourrir sa belle-mère. Elle travaillait assidûment, du matin au soir, ne s’arrêtant que pour se reposer et manger.
C’est une femme de bonne renommée
Tout au long du livre de Ruth, son attachement à Dieu, sa loyauté envers sa famille, est mise en évidence. C’est une qualité que l’on ne s’attend pas à trouver chez une femme d’origine païenne. Ruth témoigne ainsi d’une véritable conversion.
Une femme humble, obéissante
Bien que le glanage soit autorisé par la loi de Moïse, Ruth demande la permission de glaner dans le champ de Booz, peut-être se considérant comme n’y ayant pas droit. Dans tous les cas, cette situation souligne l’état d’esprit de cette femme. Elle obéit aux conseils de sa belle-mère. Son humilité se manifeste aussi dans ses différents échanges avec Booz.
C’est une femme aux paroles pieuses. Elle sait parler au cœur de ses semblables. Ses propos sont empreints de reconnaissance pour les bienfaits dont elle est bénéficiaire. Elle a pu convaincre Naomi de la suivre. De même, elle montre son estime à Booz pour l’attention particulière qu’il lui porte.
Ruth est celle par qui le plan rédempteur de Dieu se réalise
En abandonnant le pays de la promesse, la famille d’Elimélek s’était éloignée de Dieu. Cet éloignement de la terre donnée par Dieu avait eu de tristes conséquences :
- la mort d’Elimélec (v. 3)
- puis la mort des deux fils.
- l’amertume des trois femmes veuves, seules, sans ressources, dans un pays étranger. La situation ne peut être pire.
Et c’est Ruth, une femme moabite, au départ exclue du peuple de Dieu, à qui Dieu va accorder le privilège d’être comptée dans la descendance du roi David et de celle de Jésus. Ainsi, alors que tout semblait perdu, les promesses de Dieu vont pouvoir se réaliser.
Mais dans le livre de Ruth, ce n’est pas seulement la femme qui est présentée comme parfaite et vertueuse. C’est aussi Booz. Et que se passe-t-il donc lorsqu’un homme vertueux rencontre une femme vertueuse ? Ensemble, ils vont faire plus encore, car leur union permet :
- D’une part, la réconciliation des lignées d’Abraham et de Lot (séparés en Gn 13)
- Booz épousant Ruth la moabite, est en quelque sorte l’image du Christ qui veut être l’époux de l’Eglise en la rachetant.