Vendredi Saint 2023
Les trois reniements de Pierre :
Il y a une vingtaine d’années, le film « La Passion » de Mel Gilbson a déchainé la critique cinématographique car beaucoup le jugeaient trop sanguinolant. Il est vrai que les scènes dans lesquelles Jésus souffre sont difficilement soutenables par moment. Mais le réalisateur a cherché à coller au plus près avec les Ecritures et avec ce que l’homme du Linceul de Turin a souffert. J’ai moi-même été marqué par la façon dont la mise en scène du reniement de Pierre était jouée et je me suis dit qu’en pareille situation, j’aurais agi de façon identique tant Pierre est pris en tenaille de toute part.
C’est en préparant cette homélie que j’ai réalisé que les trois reniements de Pierre ne se déroulent pas d’une seule traite, l’un à la suite de l’autre. En étant attentif, le lecteur constate qu’il y a comme un sas entre le 1er reniement et les deux autres. Je vous propose de relire tour à tour les trois passages et de nous y attarder un peu.
1er épisode : « Or Simon-Pierre, ainsi qu’un autre disciple, suivait Jésus. Comme ce disciple était connu du grand prêtre, il entra avec Jésus dans le palais du grand prêtre. Pierre se tenait près de la porte, dehors. Alors l’autre disciple – celui qui était connu du grand prêtre – sortit, dit un mot à la servante qui gardait la porte, et fit entrer Pierre. Cette jeune servante dit alors à Pierre : « N’es-tu pas, toi aussi, l’un des disciples de cet homme ? » Il répondit : « Non, je ne le suis pas ! » (Jn 18, 15-18)
Ici Jean l’évangéliste nous apprend que Pierre et lui ont été les seuls des Douze à essayer de suivre Jésus au plus près de son procès, entre les allers-venues chez Hanne, Caïphe, Pilate et Hérode. On ne sait pas où se trouvaient les autres disciples. Etaient-ils restés dans le jardin des Oliviers ou s’étaient-ils cachés quelque part dans Jérusalem par peur de la police du Temple ? Cela n’est pas dit.
Posons-nous la question : quelle est l’intention de Pierre en entrant dans le palais du grand prêtre ? Il voulait être là, c’est certain. Mais sa présence est aussi dérisoire que l’épée qu’il a tirée de son fourreau lors de l’arrestation de Jésus.
Quand la servante interpelle Pierre, elle lui dit : « N’es-tu pas, toi aussi, l’un des disciples de cet homme ? » C’est elle qui avec une certaine bienveillance, sur la recommandation de Jean, lui avait ouvert la porte du palais pour le faire entrer. En lui disant : « toi aussi », cela laisse supposer qu’elle savait que Jean était disciple de Jésus. Lorsqu’elle questionne Pierre, a priori, sa question n’a rien d’une menace, sinon, elle s’en serait également prise à Jean et aurait refusé de le faire entrer.
Pourtant Pierre considère la question comme une agression et il renie Jésus une 1ère fois. Pendant toutes ces années, il a suivi le Christ, mais là clairement, à ce moment-là, il n’est pas prêt à le confesser. – Cela signifie que vous et moi pouvons suivre le Christ toute notre vie, avoir une vie de prière, parler de lui, mais à certains moments refuser de le confesser lorsque la question nous est posée ou bien lorsqu’il nous est donné de le faire. Parfois, je dois reconnaître que lorsque je rentre dans une église avec des personnes qui n’en ont strictement rien à faire de la Présence réelle de Jésus dans le Tabernacle, il m’est difficile de faire la génuflexion devant tout le monde pour signifier à ces gens que nous entrons dans un lieu saint. C’est plus facile de le faire devant vous, parce que nous sommes entre nous. Parfois je dis dans ma prière : « Seigneur, je Te demande pardon pour ce manque de courage ».
Si vous faites le lien avec d’autres situations personnelles, cela vous coûte parfois de dire à vos amis : « je viendrai un peu plus tard car j’ai décidé d’aller à la messe, commencez déjà l’apéritif, ce n’est pas grave ». C’est cela confesser Jésus ! Face à nous, les gens ne sont pas forcément hostiles. Si vous reprenez l’exemple de cette femme qui fait la portière du palais du grand prêtre, elle ne lui était pas hostile. Pourtant Pierre reçoit sa remarque de façon menaçante.
Dans l’évangile de st Jean, Jésus avait évoqué 7 fois sa mort (Jn 6, 51 ; 10, 11 ; 12, 24 ; 12, 32 ; 13, 36 ; 16, 7 ; 16, 16). Pourtant, Pierre est désemparé lorsque l’événement se produit. C’est peut-être en référence à cet épisode qu’il écrit dans sa 1ère épître (3, 15-16) : « Soyez prêts à tout moment à présenter une défense devant quiconque vous demande de rendre raison de l’espérance qui est en vous ; mais faites-le avec douceur et respect ».
Quand Pierre répond à la servante : « Non, je ne le suis pas ! », sa réponse fait écho à l’expression : « Moi, Je suis » que Jésus prononce à plusieurs reprises dans l’évangile de st Jean. En reniant Jésus, Pierre se renie aussi lui-même. Il renie ce qu’il est. Quand je ne confesse pas Christ, je renie mon identité de chrétien, d’enfant de Dieu. Après ce premier échange avec la servante, Pierre reste. Il aurait pu partir, quitter les lieux s’il se savait menacé, mais il reste devant le feu allumé par les gardes et les serviteurs car il est frigorifié bien sûr par la température extérieure, mais aussi à l’intérieur de lui : il est dans la nuit glaciale de la peur.
Le 2e épisode se déroule après l’interrogatoire de Jésus chez Hanne, qui renvoie ensuite Jésus à Caïphe.
« Simon-Pierre était donc en train de se chauffer. On lui dit : « N’es-tu pas, toi aussi, l’un de ses disciples ? » Pierre le nia et dit : « Non, je ne le suis pas ! » (Jn 18, 25)
Après la gardienne, c’est au tour d’un anonyme de poser la même question. Une deuxième fois, il répond : « Non, je ne le suis pas ! » On peut penser que Pierre a eu le temps de réfléchir aux trois années qu’il a passé avec le Maître, aux promesses que Jésus lui a faites, à ses propres faiblesses. Il a tout quitté pour le suivre et cheminé aux côtés de Jésus. Et pourtant, une 2e fois, il nie ce qu’il est.
3e épisode : Voici qu’après la servante et l’anonyme, la même question est posée par un serviteur du grand prêtre, qui aurait des raisons légitimes d’en vouloir à Pierre, puisqu’il était le parent de celui que Pierre avait blessé au jardin des Oliviers. Or nous apprenons dans l’évangile de St Luc que Jésus a guéri Malchus ce qui expliquerait que Pierre n’ait pas été inquiété pour ce geste.
Ici l’accusation se fait plus précise : on ne reproche pas à Pierre de connaître Jésus, mais d’avoir été avec lui au moment de son arrestation : « Un des serviteurs du grand prêtre, parent de celui à qui Pierre avait coupé l’oreille, insista : « Est-ce que moi, je ne t’ai pas vu dans le jardin avec lui ? » Encore une fois, Pierre le nia. Et aussitôt un coq chanta ».
Il y a parfois des situations où les gens peuvent nous dire : « je t’ai vu sortir de l’église ! », « Tu étais au presbytère ! », « Tu distribues le bulletin paroissial ! », « tu étais à Houppach pour la procession ! », « Tu étais à Lourdes ! », « comment tu étais au Mont Ste Odile pour l’adoration ! », « Comment ton enfant fait la 1ère communion » etc. Être avec à un moment précis… Ces moments où l’on ne confesse pas Christ, où l’on a honte de faire partie de l’Eglise, de ses disciples…
Lors du dernier repas, Pierre avait déclaré qu’il était prêt à mourir pour Jésus qui avait prophétisé son reniement avant le chant du coq (Jn 13, 37-38). Le chant du coq signe la venue d’un nouveau jour, malheureusement placé sous le signe du mensonge, des ténèbres et de la violence.
Le récit du reniement de Pierre, le chef des apôtres, est un des rares récits qui est raconté dans les 4 évangiles. Le reniement et le relèvement, la chute et le pardon, sont au cœur du message chrétien. Si les 4 évangiles mentionnent la chute du responsable des Douze, c’est que montrer que Jésus est venu pour donner son pardon. L’évangile laisse Pierre sur son reniement. On n’entendra plus parler de lui jusqu’à la résurrection.
Aujourd’hui, nous pouvons demander la grâce d’être fidèle dans les petites choses, vous et moi. Demandons à Jésus la grâce d’être à l’écoute des coqs qui nous rappellent nos trahisons, nos reniements, nos rougeurs, nos hontes quand nous sommes amenés à justifier notre foi ! Demandons enfin que la méditation des reniements de Pierre nous donne le courage du témoignage.