Le patriarche Jacob
Introduction
Dieu a changé son mode de Salut. Il a choisi Abraham, sa famille, son peuple, pour accueillir la bénédiction divine et la transmettre à leur descendance, le peuple hébreu, et par lui, à toute l’humanité.
Nous avions consacré deux rencontres à Abraham, qui, ayant vu la réalisation des promesses divines, s’était éteint à l’âge de 175 ans, après avoir pris soin du mariage de son fils Isaac avec Rébecca, originaire de Haran, tout comme Abraham.
Nous ne nous attarderons pas sur Isaac qui n’a finalement que peu de place dans le livre de la Genèse.
Dans le livre de l’Exode 3,6, Dieu se révèle à Moïse comme étant « le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob ».
- Nous avions le cycle d’Abraham, 11,27-25,31 Abraham qui restera célèbre pour sa foi.
- Nous allons découvrir aujourd’hui le cycle de Jacob, Gn 25 -35 qui restera célèbre pour sa force dans la prière
Mais nous n’avons pas de cycle d’Isaac. Isaac est une figure charnière, coincée entre les deux cycles d’Abraham et de Jacob. Le volume accordé à son histoire personnelle après la mort de son père est très limité ; sa vie semble consister à refaire à sa façon ce qu’avait déjà vécu avant lui Abraham son père. Il apparaît même parfois un peu comme un double d’Abraham, car dans plusieurs épisodes il lui arrive exactement les mêmes choses qu’à son père.
- Son épouse Rébecca était stérile, comme Sarah
- Isaac se livre à la même supercherie qu’Abraham, lorsqu’il présente à Pharaon son épouse comme sa sœur : Isaac dit aux Cananéens de Guérar que Rebecca est sa sœur.
- Il attendra vingt ans pour avoir un enfant de son épouse Rebecca,
- À plusieurs reprises, Isaac et Rébecca prennent les choses en mains, tout comme Abraham et Sarah l’avait fait parfois, dans l’espoir de susciter les bienfaits que Dieu avait promis.
Isaac est un personnage de transition. Ce qui est à retenir de son histoire, apparaît essentiellement dans l’histoire de ses jumeaux.
Intéressant :
Abraham est mentionné 306 fois
Isaac a été mentionné 127 fois
Jacob a été mentionné 270 fois
Joseph a été et mentionné 208 fois
Moïse a été mentionné 765 fois
David a été mentionné 1118 fois
- Le cycle de Jacob
La citation de plusieurs épisodes de la vie de Jacob en Osée 12, permet d’affirmer que le cycle de ce patriarche date d’avant la chute du royaume du nord (720).
Sa structure est intéressante car elle nous permet de mieux comprendre l’interprétation théologique de l’histoire de ce patriarche.
Elle se compose de trois parties principales, qui s’articulent en fonction des déplacements géographiques de la vie de Jacob.
- 1 : Nous aurons Esaü et Jacob chez leurs parents (Isaac et Rébecca), avec le conflit entre Esaü et jacob (Gn 25 – 28)
Rencontre avec Dieu : le songe
- 2 : Une partie centrale (les aventures de Jacob chez Laban (Gn 29 – 32,1)
Rencontre avec Dieu : le combat
- 3 : Retour à la maison et dénouement du conflit entre Jacob et Esaü (32,2 – 33,17)
A partir du chapitre 36, s’ouvre la partie de l’histoire de Joseph, introduite par la généalogie de Jacob. Ce sera notre prochaine rencontre
- La vie dans la maison paternelle
Tout est dit en quelques versets :
- La naissance d’Esaü et Jacob
« 20 Isaac avait quarante ans quand il prit pour femme Rébecca, fille de Betouël l’Araméen, originaire de Paddane-Aram, et sœur de l’Araméen Laban. »
C’est Abraham lui-même, peu de temps avant sa mort, qui avait fait promettre à son intendant, d’aller dans son pays, Harân, afin d’y chercher une épouse pour Isaac, une épouse digne d’un patriarche.
C’est ainsi qu’Isaac, à l’âge de 40 ans avait épousé Rébecca. Mais pas de chance, l’histoire se répète, puisqu’au chapitre 25, nous lisons qu’ « Isaac implora le Seigneur en faveur de sa femme, car elle était stérile » (Gn 25,21). (La femme de Jacob, elle aussi est stérile. Surprenant ! Finalement, toutes les matriarches sont stériles.
En révélant que les femmes des trois ancêtres du peuple élu, Sara, Rebecca et Rachel, étaient stériles, avant que ne leur soit accordée une progéniture, les rédacteurs bibliques justifient :
- l’importance d’intercéder
- l’intervention divine dans l’élection
- la grâce accordée au peuple d’Israël.
Dieu renouvelle donc son œuvre de bénédiction dans la vie de Rébecca, et elle met au monde des jumeaux. Mais il a quand même fallu attendre 20 ans : Isaac a 60 ans, à la naissance d’Esaü et Jacob, âge de la sagesse qui le rend capable de transmettre le trésor de l’élection.
« Comme ses fils se heurtaient dans son sein » (Gn 25,22) : Dès avant la naissance, Rébecca expérimente dans ses propres entrailles la lutte que se font ses deux fils. La gémellité était le plus souvent perçue dans ces temps anciens comme un mauvais présage, un signe annonciateur de violence par la rivalité entre deux « mêmes » (dans certaines civilisations pour conjurer cette violence latente, on sacrifiait un des deux enfants).
« Le Seigneur lui dit : « Deux nations sont dans ton ventre. Deux peuples différents sortiront de tes entrailles : l’un sera plus fort que l’autre, et l’aîné servira le cadet. » (Gn 25, 22-23)
Dieu Lui-même révèle donc à Rébecca, que c’est Jacob qui sera l’objet de l’élection, appelé à dominer son frère son aîné. Et de fait, à la naissance, Jacob tient son frère par le talon, ce qui est un signe de domination.
A plusieurs reprises dans la Bible, Dieu ne respecte pas l’ordre classique dans les usages humains. Ici, c’est le plus jeune, Jacob, qui reçoit la bénédiction.
Plus tard dans la Bible :
- Le premier roi d’Israël Saül, sera de la famille de Benjamin, petit dernier des enfants de Jacob, étant la plus petite des tribus,
- Le roi David, était le petit dernier des huit fils de Jessé.
- Deux frères que tout oppose
« Quand arriva le jour où elle devait enfanter, voici qu’il y avait des jumeaux dans son ventre ! Le premier qui sortit était roux, tout couvert de poils comme d’une fourrure. On lui donna le nom d’Ésaü. Après quoi sortit son frère, la main agrippée au talon d’Ésaü. On lui donna le nom de Jacob (c’est-à-dire : Il talonne). » (Gn 25,24-26)
Ils sont complètement différents dans leur caractère et leurs centres d’intérêt : « Ésaü devint un chasseur habile, un homme des champs ; Jacob était un homme délicat demeurant sous les tentes. » (Gn 25,27)
- Esaü signifie poilu. Il naît roux et poilu. C’est un homme du grand air, un chasseur expert. Il se moque de ce Dieu dont parlent ses ancêtres.
- Le nom de Jacob signifie en hébreu « le rusé, l’usurpateur, le talonneur » le verset 27 nous dit que c’est un homme délicat demeurant sous les tentes.
Leur père Isaac, qui est sensible aux plaisirs de la table (Gn 25,28), s’attache à Esaü qui lui ramène du gibier. Rebecca de son côté, aime Jacob en qui elle voit le reflet de son propre caractère.
Nous avions déjà rencontré ce thème des frères ennemis avec Caïn et Abel, nous le retrouverons avec Joseph et ses frères, la prochaine fois. « La signification est avant tout théologique. En effet, du point de vue de Dieu, cette dualité signifie la liberté de l’élection absolument gratuite. Elle présente aussi un sens du point de vue de celui qui est choisi. En effet, souvent, l’élu exclut. Or, la dualité rappelle à Israël que, s’il est élu, il n’est jamais que l’un des deux frères. Nul homme, nul peuple ne cumule pour lui seul toute la fraternité, c’est-à-dire ne se garde pour lui seul le privilège d’être le fils unique, le préféré du Père. Cela rappelle à Israël que, si aimé soit-il, il a un frère que Dieu n’aime pas moins. « Il appartiendra au nouveau Testament de dévoiler que l’amour paternel de Dieu n’a jamais, en dépit des apparences extérieures, oublié l’autre frère » (Joseph Ratzinger, art. « Fraternité », Dictionnaire de spiritualité).
- « Le droit d’aînesse
C’est pour une histoire de repas, un plat de lentilles, qu’Ésaü va perdre son droit d’aînesse.
Le droit d’aînesse faisait qu’à la mort du père, l’ainé des garçons devenait le chef de la famille et de la tribu. L’héritage paternel lui revenait avec en même temps, la charge de prêtre au sein de la famille. Il devenait ainsi le maitre absolu et dans le cas présent, il avait en plus, part à l’alliance d’Abraham, qui bien sûr, ne pouvait se transmettre qu’à un seul fils.
Esaü apparemment, s’en moquait et cette bénédiction ne représentait rien pour lui qui ne vivait que pour le présent. Un jour qu’il était parti chasser, Jacob de son côté préparait un bouillon de lentilles. La tradition rabbinique nous dit que ce plat était un plat de deuil, probablement le plat du deuil de leur grand-père Abraham qui était décédé ce jour-là.
Ésaü revient fatigué et affamé. Il lui fallait se restaurer à tout prix, au point que Jacob très rusé, propose à son frère de lui céder son droit d’aînesse contre une assiette de lentilles. Esaü y consent, manifestant ainsi son peu de foi et d’intérêt pour les promesses divines.
« Je suis en train de mourir ! À quoi bon mon droit d’aînesse ? » Jacob reprit : « Jure-le-moi, maintenant ! » Et Ésaü le jura, il vendit son droit d’aînesse à Jacob. Alors Jacob donna à Ésaü du pain et un plat de lentilles. Celui-ci mangea et but, puis il se leva et s’en alla. C’est ainsi qu’Ésaü montra du mépris pour le droit d’aînesse. Il ne regarda pas au don de Dieu, mais seulement à son désir. (Gn 25,32-34)
d) La bénédiction d’Esaü ravie par Jacob
Mais ce n’est pas tout, car quelques temps plus tard, Isaac, pensant que sa fin est proche, demande à Esaü de lui apprêter un mets savoureux, et il lui promet de le bénir à cette occasion. Et, là apparaît l’importance de la matriarche. Rebecca qui a tout entendu, incite alors Jacob à tromper son père, pour ravir à son frère la bénédiction (27,6-10). Elle prépare elle-même un bon plat puis, pour créer la confusion, couvre le bras de Jacob d’une peau de chevreau pour le rendre aussi velu que celui d’Esaü. Isaac a-t-il ou non réalisé la supercherie. Le verset 27,22 permet de penser qu’il eut quelques doutes : « La voix est la voix de Jacob, mais les mains sont les mains d’Ésaü. »
Quoi qu’il en soit, Isaac donne la suivante bénédiction à Jacob : « Que Dieu te donne de la rosée du ciel et des ressources de la terre… Sois le maître de tes frères, que les fils de ta mère se prosternent devant toi ! » (Genèse 27,28-29)
En apprenant que Jacob avait aussi volé sa bénédiction, Ésaü entre dans une colère terrible : « Est-ce parce qu’on lui a donné le nom de Jacob (c’est-à-dire : le Trompeur) que, par deux fois, celui-ci m’a trompé ? Il a volé mon droit d’aînesse et voici que maintenant c’est trop tard » (Gn 27,36).
Esaü va porter envers son frère une haine mortelle qui se transmettra à sa descendance : les Edomites, au cours de l’Antiquité seront des adversaires constants des Hébreux. Hérode sera un descendant d’Esaü. Esaü ira d’ailleurs rejoindre Ismaël dont il épousa une fille.
Devant la haine féroce d’Ésaü, Rébecca et Isaac, d’un commun accord, décident d’envoyer Jacob au loin à Haran, en Chaldée, chez son oncle Laban, pour sauver sa vie et accessoirement pour chercher une femme. Lui qui est porteur de la bénédiction doit maintenant trouver une femme, qui ne soit pas une païenne (28,1). Jacob obéit et part, dans le pays qui avait été celui d’Abraham. (Rébecca est la petite fille de Nachor, frère d’Abraham).
Au moment du départ, Isaac bénit Jacob, mais cette fois, il ne promet plus à Jacob, comme au chapitre précédent, la richesse et la domination, mais une descendance et une terre (Genèse 28,3-4), ce qui correspond aux termes de l’alliance promise à Abraham. Jacob a donc reçu deux bénédictions, une usurpée et une légitime. La première lui promettait la domination sur ses frères, la seconde l’inscrit dans l’héritage spirituel de ses pères, elle est conforme à la pensée divine.
| « Que Dieu te donne la rosée du ciel et une terre fertile, froment et vin nouveau en abondance ! Que des peuples te servent, que des nations se prosternent devant toi. Sois un chef pour tes frères, que les fils de ta mère se prosternent devant toi. Maudit soit celui qui te maudira, béni soit celui qui te bénira ! » (Gn 27, 28-29) | « Que le Dieu-Puissant te bénisse, qu’il te fasse fructifier et te multiplier, et que tu deviennes ainsi une assemblée de peuples, qu’il te donne la bénédiction d’Abraham, à toi et à ta descendance, pour que tu possèdes la terre où tu es venu en immigré, la terre que Dieu a donnée à Abraham ! » (Gn 28,3-4) |
3. L’exil de Jacob
- Le songe de Bethel (28,10-22)
Jacob quitte tout pour se rendre chez Laban. Il vit la même chose que son ancêtre Abraham quittant sa parenté et son pays à la demande du Seigneur. Mais Jacob fait le trajet inverse de son grand père : il quitte la terre promise, retourne en arrière, voyage qui devait durer approximativement un mois.
Et c’est à travers ce départ inconfortable, que le Seigneur va se révéler.
- Le lieu : La nuit tombe et Jacob s’apprête à la passer la nuit, là où l’ont conduit ses pas. L’endroit lui semble convenable pour y dormir. Rien ne laisse supposer, à priori, que ce lieu puisse avoir quelque chose de particulier.
Pourtant, le texte nous dit que « Jacob atteignit le lieu » (Gn 28,11). Nous sentons bien que « Le Lieu » où Jacob va passer la nuit est bien plus qu’une étape. Le mot lieu apparaît d’ailleurs 5 fois. C’était bien une destination en soi. En ce lieu, Jacob avait un rendez-vous divin.
Nous savons aujourd’hui que ce « lieu » où Jacob passa la nuit était le Mont Moriah, le Mont du Temple – l’endroit même où Adam avait été façonné, où Isaac fut emmené par Abraham pour être sacrifié et où, un jour, sera construit le Temple.
- Le songe : « Il eut un songe : voici qu’une échelle était dressée sur la terre, son sommet touchait le ciel, et des anges de Dieu montaient et descendaient. Le Seigneur se tenait près de lui. Il dit : « Je suis le Seigneur, le Dieu d’Abraham ton père, le Dieu d’Isaac. La terre sur laquelle tu es couché, je te la donne, à toi et à tes descendants. Tes descendants seront nombreux comme la poussière du sol, vous vous répandrez à l’orient et à l’occident, au nord et au midi ; en toi et en ta descendance seront bénies toutes les familles de la terre. Voici que je suis avec toi ; je te garderai partout où tu iras, et je te ramènerai sur cette terre ; car je ne t’abandonnerai pas avant d’avoir accompli ce que je t’ai dit » (Gn 28,10-15).
Dans ce songe, Jacob voit ceque l’on a généralement traduit par « échelle », mais qui est en réalité un « escalier » comme ceux que l’on pouvait en voir sur les ziggourats de Babylonie. Cet escalier était posé sur le sol et avait son extrémité supérieure au ciel, et des anges y montaient et en descendaient et Dieu se tenait à son sommet.
Le songe de Jacob est une vraie théophanie, une rencontre avec Dieu. Jamais encore le Seigneur ne s’est manifesté à Jacob. Et de même qu’il était apparu à Abraham, il vient maintenant le visiter, à un moment difficile, puisqu’il est en fuite. Il veut lui montrer qu’il ne l’abandonne pas, il l’assure au contraire de son aide de tous les instants et il renouvelle les promesses faites à Abraham.
Au matin, en un geste de piété, Jacob prend la pierre qui lui a servi d’appui, la dresse comme stèle et il va l’oindre d’huile, comme un mémorial pour sceller ce lieu où il a rencontré Dieu, un rituel qui parviendra jusqu’à nous pour toute consécration d’autel. Il donne à ce lieu le nom de Béthel qui signifie maison de Dieu.
Béthel deviendra un sanctuaire réputé qui entrera même en concurrence avec celui de Jérusalem. Jésus fera référence à ce songe. « Amen, amen, je vous le dis : vous verrez le ciel ouvert, et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’homme » (Jn 1,51).
b) Jacob chez son oncle Laban
Après cela, Jacob se remet en marche, mais il n’est plus le même : il avait quitté Beer-Schéba avec la bénédiction de son père Isaac. Il reprend maintenant sa route, avec les promesses et la bénédiction du Seigneur.
Sur sa route, il aperçoit un puits, rien d’étonnant, car dans ces contrées où l’eau est rare, tous les chemins passent près des puits.Dans la Bible, beaucoup de rencontres se font autour d’un puits :
- Agar, près d’un puits, reçoit la bénédiction de l’ange.
- Isaac rencontre sa future épouse Rébecca, auprès d’un puits.
- Jacob, à la recherche d’une fiancée, tombe fou amoureux de Rachel, en la voyant mener boire son troupeau.
- Moïse découvre Séphora près d’un puits
- Auprès d’un puits, la Samaritaine rencontrera Jésus, au puits appelé justement puits de Jacob !
Et voilà qu’à ce puits arrive Rachel pour faire boire le bétail de son père Laban. Les filles non mariées étaient et sont encore bergères dans ces contrées. C’est le coup de foudre. « Alors Jacob embrassa Rachel, et il éclata en sanglots. » (Gn 29,11)
Jacob arrive chez son oncle Laban qui l’accueille d’abord très chaleureusement, comme un père, lui demande quel salaire il veut pour le travail qu’il va accomplir chez lui. Jacob répond qu’il est prêt à travailler sept ans gratuitement pour épouser Rachel. Sept ans qui lui semblèrent quelques jours, tellement il l’aimait.
Quand les sept années sont passées, Jacob rappelle à Laban l’engagement qui a été pris. Laban offre le banquet de mariage, mais profite de la nuit pour conduire Léa vers Jacob, et non celle qui a été promise, Rachel. Quand, le lendemain matin, Jacob s’en rend compte et s’en plaint, Laban explique : « il n’est pas d’usage dans notre contrée de marier la plus jeune avant l’ainée » (29,26).
Le trompeur, devient celui qui est trompé. Jacob va garder Léa mais pour l’amour de Rachel, il accepte de travailler 7 ans de plus au service de son oncle et il va se retrouver avec deux épouses, contrairement à la loi de Dieu. Les hommes de cette époque n’étaient pas très au clair sur le sujet.
On imagine facilement la compétition entre les deux femmes. Léa, est moins aimée que Rachel (29,31), mais elle donne quatre fils à son mari. Rachel est stérile, et jalouse de sa sœur. Elle a recours à sa servante (comme Sarah, Gn 16,2).
Un jour, Rachel achète à Ruben, le fils ainé de Léa, une plante à laquelle on prêtait des propriétés aphrodisiaques et des vertus fertilisantes, la mandragore, appelée aussi « pomme d’amour ». Léa lui cède le fruit en échange d’une nuit passée avec Jacob… et c’est Léa qui redevient féconde ; elle donne à Jacob deux nouveaux garçons ainsi… que sa première fille, Dina.
Finalement, Rachel devient « miraculeusement » enceinte, et donne enfin naissance à un fils Joseph dont on peut comprendre pourquoi il fut le préféré de Jacob!
Au total, onze fils naîtront de Jacob, de ses deux femmes et de leurs servantes. Avec Benjamin qui naîtra en pays de Canaan, ils seront les « douze fils de Jacob », les ancêtres des douze tribus d’Israël, que nous retrouverons le mois prochain. Une fille, Dina, naît aussi de Léa (Gn 34).
3 Le retour en Canaan
- Jacob désire fonder sa propre famille
La naissance de Joseph, semble enclencher chez Jacob un fort désir d’autonomie. Toujours est-il qu’immédiatement après la naissance, il demande à Laban de le laisser rentrer dans son pays, avec ses femmes et ses enfants,. » (Gn 30,25)
Mais Laban qui s’est considérablement enrichi grâce à Jacob, ne veut pas le laisser partir. Il lui demande alors ce qu’il souhaite comme salaire pour rester.
Jacob ne veut rien ou plutôt si une chose : que Laban lui cède tout agneau moucheté ou tacheté ainsi que les chevreaux du même type, autrement dit tous les rebuts de peu de valeur. Laban accepte ce marché qui lui permet de garder ce précieux collaborateur sans perdre grand-chose, d’autant qu’il va s’organiser dès le lendemain pour ne rien perdre du tout, en faisant lui-même le tri des bêtes mouchetées et tachetées pour les mettre hors de portée de Jacob !
Mais c’était sans compter sur les ruses de Jacob qui met au point un mode de sélection génétique très original – peu scientifique, mais apparemment très efficace – qui consiste à accoupler les meilleures bêtes devant des baguettes rayées de différentes essences. Résultat les meilleures bêtes mettent bas des petits rayés et les moins bonnes restent à Laban ! Et c’est ainsi que Jacob s’enrichit très rapidement au détriment de son oncle.
Les fils de Laban deviennent furieux et Jacob se trouve confronté une nouvelle fois à la violence de ceux qu’il a bernés. En songe il reçoit l’ordre de partir. Il en parle à ses épouses qui ont parfaitement conscience qu’en spoliant leur époux, leur père les a aussi spoliées.
- La fuite
Jacob et sa famille décident donc de s’enfuir pendant que Laban sera occupé par la tonte des brebis. Quand Laban l’apprend, il se lance à leur poursuite mais juste avant de les rattraper, Dieu lui dit en rêve de ne pas blesser Jacob ni de le menacer. Le Seigneur a rempli Sa promesse de prendre soin de Jacob, y compris par des moyens que le jeune patriarche ne pouvait imaginer.
Le jour suivant Laban va tout de même voir Jacob et le réprimande pour ne pas lui avoir donné la chance de faire ses adieux à ses filles et à ses petits-enfants. Il lui révèle aussi que c’est à cause de l’avertissement du Seigneur qu’il ne lui fait pas de mal. Après avoir embrassé ses enfants, Laban repart et la Bible ne le mentionne plus jamais.
- La prière de Jacob
En chemin vers Canaan, Jacob apprend qu’Esaü marche à sa rencontre à la tête de 400 hommes. Cela l’inquiète au point qu’il retrouve intacte la peur vis-à-vis de son frère, celle-là même qui l’avait poussé à fuir.
Il adresse alors au Seigneur une prière, qui, après la demande d’intercession d’Abraham pour Sodome, est la première « prière de demande » de la Bible. Jacob :
- y souligne le contraste entre sa petitesse à lui et la grandeur des bienfaits reçus,
- met en avant la droiture et la fidélité de Dieu à son égard.
- implore sa protection : « De grâce, délivre-moi de la main de mon frère, de la main d’Esaü car j’ai peur de lui, j’ai peur qu’il ne vienne et ne nous frappe, moi, la mère avec les enfants. » (Gn 32,12)
Puis, en prévision d’un éventuel combat, Il organise une caravane pour apaiser Esaü, en envoyant au-devant de lui, femmes et enfants, en trois groupes successifs, avec des cadeaux : « deux cents chèvres, vingt boucs, deux cents brebis et vingt béliers, trente chamelles laitières avec leurs petits, quarante vaches et dix taureaux, vingt ânesses et dix ânes. » (Gn 32,15)
- Le combat de Jacob
C’est alors, qu’après avoir passé le torrent de Jabboq avec sa famille, Jacob s’éloigna et demeura seul. Un homme vint et lutta avec lui jusqu’à l’aurore.
Cette scène célèbre se déroule en deux temps :
- Jacob, semble d’abord le plus fort, « l’adversaire ne peut rien contre lui » est-il dit. La force de l’homme et sa volonté sont fortes contre Dieu. Dieu lui-même a du mal à dompter cette nature mauvaise ; il faut qu’il la brise. Et Dieu frappe Jacob à la courbure de la hanche. La partie semble alors gagnée pour l’adversaire. Jacob gardera, en sa chair, la marque de ce combat qui l’obligera à boiter jusqu’à la fin de sa vie.
- Alors seulement commence le second acte de cette scène : c’est Dieu qui demande grâce à Jacob qui lui répond : « Je ne te lâcherai que si tu me bénis. » Il ne peut plus acquérir la bénédiction par des ruses humaines, comme il l’avait fait avec Isaac. Dieu qui sait très bien avec qui il combat, demande à Jacob son nom. Il est appelé à le prononcer lui-même, ce nom de Jacob. Son nom, c’est lui, le suborneur ! Cet homme avec qui il se battait, et qui n’était autre que Dieu, lui donne un autre nom : Israël (« Celui qui lutte avec Dieu »).
On sait aussi que dans la bible, changer de nom équivaut à un changement de mission. Son premier nom exprimait ce qu’il était, un suborneur. Son nouveau nom exprime sa relation à Dieu. Plus besoin de ruses, ni de tromperies, aujourd’hui une authentique bénédiction est donnée à Jacob. La force du trompeur fait place à la puissance de la foi.
Le récit de la lutte de Jacob avec le personnage mystérieux du gué de Yabboq (Gn 32:25-33) marque un tournant dans la spiritualité de Jacob : il va parler de Dieu d’une façon plus personnelle: « Dieu m’a comblé de grâces » (Gn 33,11); « Dieu qui m’a répondu au jour de ma détresse » (Gn 35,3).
De plus, Jacob va être intégré dans la promesse faite à son grand-père, puis à son père: « Le pays que j’ai donné à Abraham et à Isaac, je te le donnerai. » (Gn 35,12)
La rencontre avec Esaü
C’est donc transformé par cette lutte que Jacob va rencontrer Ésaü. La rencontre des deux frères est magnifique, 29 ans après leur séparation, alors qu’Isaac est mort. Les rôles sont inversés :
Jacob arrive devant son frère et pose deux gestes :
- il lui offre une partie de ses richesses (Genèse 32,14-16)
- il se prosterne sept fois devant lui (Genèse 33,3),
Les commentaires bibliques interprètent ces gestes en disant que Jacob rendait à Ésaü la bénédiction de son père. Alors « Ésaü courut à sa rencontre ; il l’étreignit, se jeta à son cou et l’embrassa, et ils se mirent à pleurer. » (Genèse 33,4)
Il a fallu du temps et du combat spirituel pour que la réconciliation advienne. La paix entre les frères a pu se faire parce que Jacob a accepté de changer et parce que les droits et la dignité d’Ésaü ont été reconnus. Ils ne résideront pas pour autant à proximité l’un de l’autre.
f) Jacob au pays de Canaan
Jacob retrouve donc son pays de Canaan. La prière faite à Béthel, où il demandait à Dieu de le ramener en paix dans son pays, après le songe de l’échelle, est exaucée.
C’est bien le pays de la promesse, et c’est bien là que Dieu le veut. C’est là qu’il achète une terre et creuse le puits où plus tard Jésus rencontrera la femme samaritaine (Jean 4,12). Nous retrouverons Jacob et ses 12 fils la prochaine fois. Cela nous fera évoquer l’histoire de son fils Joseph.
Lorsque nous lisons « Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob », nous ne devons pas imaginer que cela veut dire « Dieu des gens parfaits » ou « Dieu de ceux qui ne se trompent jamais ». Au contraire, dans ses relations avec ces trois hommes, Dieu a prouvé sa patience, son amour, sa compassion… mais aussi sa détermination à travailler dans la vie d’êtres humains bien imparfaits, pour leur apprendre à marcher par la foi.