13e Dim TO

13e Dim TO

Hier, frères et sœurs, j’ai célébré un mariage, dans le Sundgau, au sein de ma famille et pour la première fois, j’ai pris le temps de dire aux parents de la jeune femme, qu’ils avaient à se remercier l’un l’autre pour ce que leur fille était devenue grâce à l’éducation qu’elle avait reçue. Puis j’ai également dit aux parents du jeune homme de faire pareil et de se remercier pour ce que leur fils était devenu grâce à l’éducation que ses parents lui avaient donné.

Je ne sais si vous qui m’écoutez ou me lisez aujourd’hui et qui avez déjà eu à marier vos enfants, avez déjà pris le temps de vous remercier pour ce que l’un et l’autre, avez donné à vos enfants. C’est peut-être assez inhabituel d’en parler mais je crois que c’est important de le faire, car cela permet de se rappeler que l’éducation vient conjointement et du père et de la mère. L’enfant est le fruit de ce que chacun a donné en tant qu’homme, en tant que femme.

Si je commence par cette anecdote survenue hier c’est parce que, j’imagine qu’en entendant Jésus dire : « Celui qui aime son père ou sa mère, son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi », cela a provoqué chez vous quelques picotements. Pour que ces paroles ne soient pas trop abrasives, je vous propose de prendre du temps pour vous expliquer le sens du verbe aimer tel qu’il est employé dans la langue grecque, dans le nouveau testament.

Les Anglais distinguent deux verbes lorsqu’ils disent qu’ils aiment quelque chose (I like) et quelqu’un (I love). Le Nouveau Testament ayant été écrit en grec, cette langue fait aussi la différence entre deux verbes : phileô et agapaô que le français traduit tous deux par aimer.

  1. Commençons par le premier : phileô

Il désigne l’amour naturel qu’on peut avoir pour sa famille, mais quand ce verbe est mis dans la bouche de Jésus, il évoque un attachement négatif, le fait d’aimer le regard des autres :

  • « Les hypocrites aiment à se tenir debout dans les synagogues et aux carrefours pour bien se montrer aux hommes quand ils prient » (Mt 6, 5).
  • « Les scribes et les pharisiens aiment les places d’honneur dans les dîners, (…) ils aiment recevoir des gens le titre de Rabbi » (Mt 23, 6-7).

Ces deux exemples, montrent que dans notre vie aussi, l’amour peut être narcissique. Aujourd’hui cet amour narcissique est assez déployé à travers les réseaux sociaux. Vous voyez bien comment les gens aiment faire des selfies, mettent des filtres pour paraître avec des yeux de biche, des oreilles de faon ou même parfois pour arranger les formes du visage de manière à apparaître le plus joli possible. Et après on compte le nombre de likes ou d’émoticônes, on aime voir combien de personnes ont dit que nous étions superbes. C’est une recherche de soi qui n’est pas sans poser de questions, dans une société qui cultive le besoin d’être vu et reconnu.

Dans la famille aussi parfois, vous l’avez peut-être vu, et peut-être en avez-vous souffert, il peut y avoir des rapports familiaux déséquilibrés, malsains, voir toxiques. Je vais vous raconter une petite blague juive : c’est une mère de famille qui promène ses jumeaux dans une poussette. Une de ses amies la rencontre et lui dit : « Comme ils sont beaux ! Comment s’appellent-ils ? » Et la maman de répondre : « Le polytechnicien c’est Jacob, et le futur grand chirurgien, c’est Isaac. » Cela signifie qu’il y a parfois des parents qui projettent sur leurs enfants, avant même qu’ils aient décidé quoi que ce soit, ce qu’ils feront plus tard et le métier qu’ils exerceront.

J’ai rencontré il y a quelques années un jeune homme que ses parents avaient forcé à devenir dentiste et qui au terme de ses études a fait un CAP de fleuriste, car c’est cela qu’il voulait toujours faire ! Pensons à st François d’Assise, dont les projets du père étaient à mille lieux de ceux de son fils une fois converti. François, lui, avait entendu l’appel à donner sa vie à Jésus puisque le Christ, à travers le crucifix de Saint-Damien, lui avait dit : « Va et reconstruis mon Eglise ».

Par opposition, on peut évoquer le père de sainte Thérèse de Lisieux. St Louis Martin s’est bien gardé d’interdire à ses filles l’entrée au couvent surtout à Thérèse qu’il préférait et qu’il aurait souhaité garder à ses côtés dans ses vieux jours. Cela signifie que parfois, en tant que parents ou en tant que personne, homme ou femme, nous avons aussi à vérifier nos attaches humaines. L’amour humain a donc besoin d’être purifié et même divinisé.

  • Le second verbe grec que le français a traduit par aimer est agapaô.

Agapaô, c’est très différent, cela exprime l’amour qui va jusqu’au don de soi, qui peut aller jusqu’à donner sa vie pour l’autre. Quand un jeune homme dit à une demoiselle : « Je t’aime », la petite demoiselle peut lui dire : « Est-ce que tu m’aimes jusqu’à donner ta vie pour moi ? » Il y a des couples qui disent : « Nous voulons vieillir ensemble ». Cela signifie, supporter le grand âge de l’autre. Cela peut aller jusqu’au claquement de dentier, la sénilité, les absences de mémoire, etc. « Nous voulons vieillir ensemble » ne se vérifie qu’au moment où l’on vérifie la qualité d’amour qui nous permet de poser des actes qui sont par moment héroïque. C’est l’amour agapaô qui est à l’image de l’amour que Jésus a pour nous.

On l’appelle aussi l’amour agapê. C’est de cet amour dont parle l’apôtre Paul dans son épître aux Corinthiens, quand il dit : « L’amour prend patience, l’amour rend service, l’amour ne jalouse pas, il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil, il ne fait rien d’inconvenant, il ne cherche pas son intérêt, il ne s’emporte pas, il n’entretient pas de rancune, il ne réjouit pas de ce qui est injuste, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai, il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout. L’amour ne passera jamais » (1 Cor 13, 4-8).

Si Jésus nous demande de vivre nos relations fraternelles de cet amour-là c’est parce que l’amour agapê est plus fiable et plus solide. De plus, mettre Dieu à la première place dans toutes nos relations humaines, c’est éviter qu’elles ne soient déséquilibrées.

Hier matin Michel ONFRAY, un philosophe assez connu en France, rapportait les paroles de Mounia, la mère de Nahel tué accidentellement par le policier à Nanterre. Cette femme disait de son fils : « c’était le seul homme de ma vie ». Et le philosophe de commenter, on peut accepter ou pas ce qu’il dit mais cela mérite d’être entendu : « Si une mère ne fait pas son travail de mère, si un père ne fait pas son travail de père, si un enfant est pour sa mère son meilleur ami, une espèce de père de substitution, si à l’école on explique qu’il est le roi du monde, si on n’apprend plus à obéir, il ne faut pas faire l’étonné de ce qui arrive aujourd’hui ».

  • « Celui qui aime son père ou sa mère, son fils ou sa fille plus que Moi n’est pas digne de Moi ».

St Augustin écrivait : « Par l’amour que tu ressens pour tes parents, mesure ce que tu dois à Dieu et à l’Eglise. En effet, si tu dois tant de reconnaissance à ceux qui t’ont engendré pour mourir, quel ne sera pas notre amour envers Celui qui nous a engendrés pour l’éternité qui vient, pour l’éternité qui demeure. Il ne faut donc pas aimer ses parents plus que Dieu et c’est les aimer bien mal que de ne pas se soucier de les conduire à Dieu. »

Tout amour humain suppose des remises en question, des élagages, des renoncements. A deux mois et demi de mon départ, Jésus pourrait me dire à moi : « Frédéric, celui qui aime ses paroissiens plus que moi n’est pas digne de moi ». Et il pourrait vous dire à vous : « Celui qui aime son curé plus que moi n’est pas digne de moi ». Quand les choses nous coûtent, essayons de faire comme Ste Thérèse d’Avila. Lorsqu’elle fut nommée supérieure du monastère de l’incarnation, elle se retrouva à la tête de 300 religieuses qui ne voulaient pas d’elle comme supérieure. Lorsqu’elle entra dans la salle du chapitre où toutes les sœurs étaient présentes, elle arriva à sa stalle, sortit de derrière son scapulaire une statue de l’Enfant-Jésus et s’exclama : « Mesdames, voilà votre supérieur » !

Chacun de nous devrions réaliser que c’est l’Enfant Jésus qui devient le centre de notre vie, et si Jésus est notre supérieur, il nous aidera à vivre harmonieusement, je l’espère, les relations pour que, dans la société, dans la famille, dans les couples et dans une paroisse aussi, tout se passe bien.

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