Vendredi saint
Hier soir j’ai parlé des trois cadeaux que Jésus nous avait fait le soir du Jeudi saint : l’exemple du lavement des pieds, l’institution de l’Eucharistie et le don du sacerdoce. Cet après-midi, je voudrais évoquer un 4e cadeau en lien avec une des 7 phrases du Christ en croix : «“Femme, voici ton fils”. Il dit ensuite au disciple : “Voici ta mère”. Et depuis cette heure-là, le disciple la prit chez lui » (Jn 19, 26-27).
Le sens immédiat et concret des paroles de Jésus sur la croix c’est que Jésus confie Marie à Jean et Jean à Marie. Mais ceci n’épuise pas la signification de cette scène. Il ne faut pas juste y voir d’ultimes dispositions testamentaires, sinon on risque d’en faire une lecture une lecture étroite. Sous la croix, Marie n’est pas juste une veuve, qui perd son fils unique et que Jésus veut consoler et assurer dans ses vieux jours de l’aide de son disciple bien-aimé.
L’analogie avec le psaume 86 : Certains commentateurs ont appliqué à Marie les paroles du psaume 86, v. 5-6 : « On appelle Sion : « Ma mère ! » car en elle, tout homme est né. C’est lui, le Très-Haut, qui la maintient. Au registre des peuples, le Seigneur écrit : « Chacun est né là-bas. » Marie apparaît comme la fille de Sion qui, après le deuil et la perte de ses fils, reçoit de Dieu une nouvelle descendance, plus nombreuse que la première, non selon la chair, mais selon l’Esprit Saint.
L’analogie avec st Paul : Si ces paroles sont vraies pour Paul, combien plus le sont-elles pour Marie. Vous remarquerez que lorsque Jésus s’adresse à elle depuis la croix, il ne lui dit pas : « maman », mais « femme » en lien avec la maternité. Lorsque l’apôtre Paul s’adresse aux fidèles qu’il a catéchisé et enfanté dans la foi par le baptême, il écrit aux chrétiens de Corinthe : « C’est moi qui, par l’Évangile, vous ai engendrés en Jésus Christ » (1 Co 4, 15), et à ceux de Galatie : « Mes petits-enfants que, dans la douleur, j’enfante à nouveau » (Ga 4, 19) ?
Par son « oui » à Nazareth, Marie était devenue la mère du Sauveur. Au Golgotha, Jésus lui demande d’être la mère des sauvés et de nous enfanter « à nouveau » sous la croix.
« Et depuis cette heure-là, le disciple la prit chez lui »
Essayons de passer de la contemplation d’un titre ou d’un moment de la vie de Marie à une imitation pratique. Nous devons imiter Jean, en prenant, à partir d’aujourd’hui, Marie avec nous dans notre vie. Marie passa les dernières années de sa vie avec Jean. Ce qu’on lit dans le quatrième Évangile, au sujet de Marie à Cana de Galilée et sous la croix, fut écrit par quelqu’un qui vivait sous le même toit que Marie. Il est impossible en effet de ne pas admettre un rapport étroit, sinon l’identité même, entre « le disciple que Jésus aimait » et l’auteur du quatrième Évangile. La phrase : « Et le Verbe s’est fait chair », fut écrite par quelqu’un qui vivait sous le même toit que celle dans le sein de qui s’était accompli ce miracle, ou au moins de quelqu’un qui l’avait connue et fréquentée.
Qui peut dire ce que signifia, pour le disciple que Jésus aimait, d’avoir Marie avec lui, chez lui, jour et nuit ? De prier avec elle, de prendre ses repas avec elle, de l’avoir devant lui comme auditrice quand il parlait à ses fidèles, de célébrer avec elle le mystère du Seigneur ? Est-il pensable que Marie ait vécu dans la proximité du disciple que Jésus aimait sans avoir eu aucune influence dans le lent travail de réflexion et d’approfondissement qui l’amena à la rédaction du quatrième Évangile ? Dans l’antiquité il semble qu’Origène ait eu pour le moins l’intuition du secret caché là. Origène écrit : « Les prémices des Évangiles, c’est celui de Jean, dont personne ne peut saisir le sens profond s’il n’a reposé sur la poitrine de Jésus et s’il n’a reçu de lui Marie comme mère ».
La spiritualité montfortaine de la confiance en Marie : consiste à « faire toutes ses actions par Marie, avec Marie, en Marie et pour Marie, afin de les faire plus parfaitement par Jésus, avec Jésus, en Jésus et pour Jésus ».
« Il faut se livrer à l’esprit de Marie pour en être mus et conduits de la manière qu’elle voudra. Il faut se mettre et se laisser entre ses mains virginales, comme un instrument entre les mains de l’ouvrier, comme un luth entre les mains d’un bon joueur. Il faut se perdre et s’abandonner à elle, comme une pierre qu’on jette dans la mer : ce qui se fait simplement et en un instant, par une seule œillade de l’esprit, un petit mouvement de volonté, ou verbalement. » (Saint Louis Grignion de Montfort, Traité de la vraie dévotion à Marie, n. 257-259 (Œuvres complètes, Paris, 1966, p. 660 s).
Mais n’usurpe-t-on pas alors la place de l’Esprit Saint dans la vie chrétienne, puisque c’est par l’Esprit Saint que nous devons nous « laisser conduire » (cf. Ga 5, 18), c’est lui que nous devons laisser agir et prier en nous (cf. Rm 8, 26) pour nous assimiler au Christ ? N’est-il pas écrit que le chrétien doit tout faire « dans l’Esprit Saint » ?
Nouvelle analogie avec Paul : « Ce que vous avez appris, reçu, entendu de moi, observé en moi, tout cela, mettez-le en pratique » (Ph 4, 9). Or, il est certain que Paul ne prétend pas se mettre à la place de l’Esprit Saint ; il pense simplement que l’imiter signifie seconder l’Esprit de Dieu (cf. 1 Co 7, 40). Cela vaut à plus forte raison pour Marie et explique le sens de « faire tout avec Marie et comme Marie ». Elle peut vraiment dire comme Paul et plus que lui : « Soyez mes imitateurs, comme je le suis moi-même du Christ » (1 Co 11, 1). Elle est en effet notre modèle et notre maîtresse parce que parfaite disciple et imitatrice du Christ.
C’est cela, au sens spirituel, prendre Marie chez soi : la prendre comme compagne et comme conseillère, car elle connaît mieux que nous quels sont les désirs de Dieu à notre sujet. Si nous apprenons à consulter et à écouter Marie en toute chose, elle devient vraiment pour nous la maîtresse incomparable dans les voies de Dieu, qui enseigne par l’intérieur.
Dieu dit à Abraham : « Je te fais père d’une multitude de nations » (Gn 17, 5), et après le sacrifice d’Isaac : « Parce que tu as fait cela et n’as pas épargné ton fils unique, je te comblerai de bénédictions, je rendrai ta postérité aussi nombreuse que les étoiles du ciel… Par ta postérité se béniront toutes les nations de la terre, parce que tu m’as obéit (Gn 22, 16-18 s). De même, et bien davantage, il dit à présent à Marie : « Je te ferai mère d’une multitude de nations, mère de mon Église ! Par ton nom seront bénies toutes les races de la Terre. Toutes les générations te diront bienheureuse ! »